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Raw Blame History

+++ title = "L'âne contre les machines" date = 2026-10-28 description = "TODO" insert_anchor_links = "left" draft = true [taxonomies] tags = ["TODO"] +++

En participant à une conférence académique où la majorité des présentations concerne l'IA, la 6G et les objets connectés, et où l'accès WiFi requiert de vérifier son mail 🤡, rien de mieux pour s'occuper que d'écrire une petite fable sur un carnet papier — pourquoi pas avec des tirets cadratins.

Il s'agit d'une suite à la Ferme des Animaux d'Orwell (enfin, à l'adaptation animée).

Aussi disponible en versions PDF et EPUB.

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Dans la ferme des animaux, l'âne Benjamin travaillait dur. Non pas qu'il dédaignât la libération qui suivit la défaite des tyranniques porcs : il œuvrait pour le plaisir de reconstruire le moulin, plus solide et bel encore qu'avant sa destruction ; pour l'expoir que plus aucun animal ne soufrira de l'hiver ; en fait surtout pour la mémoire de son ami Hercule, le cheval qui se blessa mortellement à la tâche, et fut vendu par les porcs à l'équarisseur pour quelques pots de confiture.

Un jour, des étourneaux, qui avaient la pratique mais souvent agaçante habitude de répandre les nouvelles aussi bien que les rumeurs, pépièrent à Benjamin que les chevaux de plusieurs fermes de la région — elles aussi libérées du joug et de l'enclos — employaient de curieuses machines pour charrier leurs pierres et leur foin. De nombreux moulins, silos et granges avaient été érigés, bien davantage de terrains terrassés en une saison que ne le faisait Hercule en des années, plus de foin accumulé que nécessaire pour passer l'hiver. Curieux, Benjamin alla rendre visite à une de ces fermes. Il vit des chevaux tirer sans effort des charettes pourtant chargées de lourds blocs, de ballots énormes, voire d'autres animaux fatigués ou simplement amusés par le transport. Les convois allaient et venaient entre les potagers et les entrepôts, entre les édifices et les carrières. Quel ne fut pas son étonnement lorsqu'il croisa une brebis tirant en montée une remorque pleine de bois ! L'âne lui demanda d'où venait donc ce prodige. Elle s'arrêta et lui montra la machine : un cylindre de bois entourait l'axe des roues.

« Nûûûl ne sait ce que ça contient, mêêê ça mââârche à mêêêrveille. Bêêêni soit le camarade qui nous les a donnêêês.

Il s'avéra que les machines furent trouvées un matin posées à l'entrée de la ferme, sans que le mystérieux donateur n'ait été aperçu. Il se raconte que les autres fermes reçurent ces cadeaux de la même manière. En revenant vers son pré — qu'il préférait à son ancien box — l'âne pensa, émerveillé, à ce qu'il pourrait accomplir avec un de ces chariots magiques : le moulin serait terminé à l'automne, les récoltes seraient expédiées sans suer sous le Soleil...

Le lendemain, il reprit pourtant le travail comme d'habitude. Les poules qui lui couraient autour lui caquetèrent s'il avait vu les machines et s'il voulait les utiliser, ce à quoi il répondit simplement qu'il avait toujours tiré son bête chariot et continuerait ainsi car il lui plaisait autant.

Au fil des jours, les animaux parlaient de plus en plus des machines mais, têtu, l'âne persistait à tirer son fardeau sans l'aide magique. Quelques lunes plus tard, une surprenante nouvelle fut apportée par les étourneaux : les machines étaient devenues immobiles. Dans toutes les fermes qui en possédaient, les animaux étaient désemparés, courant en tous sens, agitant les chariots et les treuils qui refusaient de se mettre en mouvement. Pendant ce temps, Benjamin tractait son chargement sans être perturbé autrement que par les pépiements excités des oiseaux. Le jour suivant, après une journée de désespoir généralisé, on apprit que les messages avaient été laissés dans la nuit aux malheureux que la magie avait abandonnés. Il était écrit que les machines nécessitaient un entretien fort spécial, qui serait fourni à condition de déposer suffisamment de pots de confiture à l'entrée des fermes. Certaines fermes renoncèrent et retournèrent tristement à la traction animale, mais la plupart, ne pouvant déjà plus se passer des machines, votèrent de consacrer les récoltes de prunes, de fraises, de courgettes, ou même les stocks d'oignons, à la préparation de confiture. La nuit, toujours quand personne ne regardait, les pots dégoulinants de sucre disparaissaient et étaient remplacés par des machines neuves. Les fermes reprirent leur activité frénétique tandis que Benjamin tirait ses blocs, ni plus ni moins vite qu'avant. L'été s'écoula ainsi, les exploits des machines étant relatés par les oiseaux régulièrement, et le moulin de notre ferme s'élevant un peu chaque jour, plus lentement que les autres mais aussi sûrement.

Plus sûrement, en fait : on raconte que plusieurs moulins avaient été montés à l'envers, supposément à cause d'une productivité excessive et précipitée. Si on en démonta quelques uns pour remettre les pales dans le sens du vent, ou l'engrenage de sorte à ce qu'il s'engrène, la plupart furent tout bonnement délaissés, car il était aussi rapide d'en construire de nouveaux. Ces rares incidents n'allaient décourager personne.

Quand l'automne fut venu, et qu'on commença à se soucier des réserves de bois et de nourriture pour l'hiver, on se rendit compte que la préparation des confitures en avait consommé bien trop ! Il y eut partout des débats : fallait-il réduire l'usage des machines, ou se contenter de foin et de grain durant toute la saison froide ? Une solution se répandit, suggérée par un castor qui, bien que vivant loin des exploitations agricoles, observait avec intérêt leurs moulins hydrauliques. Il s'agissait d'utiliser les machines pour récolter plus de bois, qui permettrait de faire cuire plus de confiture, et donc de conserver les machines. De mauvaises langues se plaignirent que cela ne résolvait pas le problème de la pénurie de fruits. On leur répondit que dès le printemps prochain, on pourrait planter de nouveaux potagers et profiter de fruits en abondance, tant à manger qu'à confire.

L'entreprise de bûcheronnage se mit en marche. Les chevaux, bœufs et moutons allaient dans les bois, bosquets, haies, charger et transporter les troncs. Des machines avaient été ingénieusement montées sur de minuscules chariots équipés de scies, que les oies pouvaient manœuvrer en équipe. Il fallut leur expliquer plusieurs fois que les fruitiers devaient être épargnés.

Benjamin alla visiter ces fermes industrieuses. Dans les plaines, l'horizon était lointain sur les champs dans haies. Les travaux de préparation des potagers avançaient déjà sur les terres déboisées. Toute cette agitation était certes impressionnante. Il regretterait toutefois de n'avoir plus, durant les après-midi d'été, d'arbres sous lesquels se reposer — le sol sous les fruitiers étant trop collant à cette saison.

Contre le mur d'une maison — ces bâtiments compliqués dont les quadrupèdes n'avaient que faire — il vit un tas de machines usagées atteignant presque le toit. Par curiosité, il s'approcha et en fit rouler une d'un coup de sabot. Le banal cylindre en bois ne montrait rien d'intéressant de l'extérieur. Des croassements retentirent. Un couple de corbeaux, perché sur le faîte, l'observait. L'âne leur tint à peu près ce langage :

« Maîtres corbeaux, vous qui êtes si adroits avec les outils et les mécanismes délicats, pourriez-vous dévoiler le contenu de cette boîte magique ?

Ne reculant devant aucun défi d'intelligence, les corbeaux se posèrent et examinèrent l'objet. À coups de bec et en insérant et faisant tourner des brindilles dans des ouvertures invisibles aux yeux équins, ils parvinrent à ouvrir la machine. Une infecte matière noire se déversa parterre, ainsi que de petites pièces mécaniques.

« Maître équidé, nulle magie que voilà ! Il s'agit de fourmis mortes. Elles devaient actionner le mécanisme jusqu'au bout de leurs forces, étant enfermées dans ce dispositif. Je dois dire que malheureusement, elles ont l'air de baigner dans une substance absolument dégoûtante qui les rend immangeables.

Sur le chemin du retour, alors qu'il pensait à cet étrange moteur à fourmis, Benjamin croisa une biche et son faon, qui avaient l'air perdus.

« N'ayez crainte, camarades sylvestres. Je ne suis qu'un âne, autant que vous détalant au son du fusil. Mais que faites-vous donc sur cette route, si loin de vos couverts forestiers ?
— Comme vous voyez, camarade fermier, il n'y a plus de couvert ! Ces brutes ont tout abattu avec leurs engins de la mort, et tous les cerfs et toutes les biches se sont éparpillés.
— Pourquoi ne pas m'accompagner ? Ma ferme dispose de boxes vacants qui vous abriteraient fort bien.
À ces mots, le faon se cache entre les pattes de sa mère.
— Il ne nous plairait guère de séjourner entre les murs d'une construction humaine.
— Suis-je bête ! Il est vrai que vous ignorez les avantages du confort moderne. En ce cas, vous préférerez nos humbles bosquets, pour le moment préservés car nous n'usons pas des machines.

Les trois animaux firent donc route ensemble. Quand Benjamin raconta son aventure avec les corbeaux, la biche se rappela une discussion avec une buse, qui au cours d'un haut survol de la vallée, avait repéré un nouvel hameau fort bizarre, au centre d'une culture plus curieuse encore que toutes celles des humains, et qui s'étendait de jour en jour. Cet endroit pourrait-il être lié aux machines ?